Le bagne de la romance

 Par Vincent Toledano, Télérama, 1988

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Elle a le même nez rouge et le même humour dévastateur que W.C. Fields. "TV writer" (scénariste de télévision) depuis 30 ans, Anne Howard Bailey travaille à l'ancienne : elle tape à la machine. Elle pense avoir déjà écrit au moins cinq cents feuilletons avant de rejoindre il y a deux ans l'équipe de Santa Barbara. Charles Pratt Junior, lui, utilise un micro-ordinateur. Les cheveux bouclés, l'allure sportive, le teint californien, il travaille sur Santa Barbara depuis le début du show, comme on dit aux Etats-Unis pour n'importe quel type de programme. Soit le 29 juillet 1984. Il a connu Anne Howard Bailey à l'époque héroïque de Hôpital Central, l'un des plus célèbres soap-opera de l'histoire de la télévision américaine. Ensemble, ils écrivent désormais Santa Barbara. Tous les jours, de 8h30 à 18h.

Comme son nom ne l'indique pas, Santa Barbara est entièrement tourné à Burbank, au nord-est de Los Angeles. Immense hangar posé au milieu d'un parking, le studio 11 de la chaîne NBC abrite sous un même toit la production, les scénaristes, les loges et le plateau du feuilleton. Les téléspectateurs américains en consomment une heure par jour, du lundi au vendredi, de 14 à 15 h. En France, TF1 diffuse à 19h une version condensée de trente minutes, avec deux ans et demi de retard par rapport à la chaîne américaine ! Aux Etats-Unis, les séries télévisées obéissent à des cycles saisonniers. Il y a la rentrée de septembre, perturbée cette année par les cinq mois de grève des scénaristes. Puis le printemps. L'été, saison publicitairement creuse, on teste de nouveaux produits. Les "pilotes" des séries qui seront peut-être lancées à l'automne. Tout dépend des indices d'écoute. "Head writers" (scénaristes en chef) de Santa Barbara, Anne et Charles écrivent donc d'abord un synopsis qui couvre toute la saison. Il est approuvé, après quelques crises de nerf, disputes, menaces de démission et coups de fil de leurs agents, par les producteurs de la série et les responsables du "network", la chaîne NBC. Les deux "head writers" écrivent ensuite, pour chaque jour de la semaine, un scénario détaillé d'une vingtaine de pages. Puis trois "breakdown writers" (sorte de dialoguistes) écrivent chacun le script final, dialogué, d'environ quatre-vingt pages. Anne et Charles écrivant eux-mêmes les deux derniers jours de la semaine... Ceux qui n'ont pas compris relisent tout le paragraphe.

«Je fais jeudi, il fait vendredi», explique la scénariste, en montrant du doigt son jeune complice qui occupe le bureau mitoyen, au deuxième étage du studio 11. Sur le mur, une vue aérienne de Santa Barbara, charmante station balnéaire à deux heures d'Hollywood par le "free way". Au rez-de-chaussée, niveau parking, on tourne. Enregistré le 2 août, le show n°1031 sera diffusé le 2 septembre. Et ainsi de suite. «Tout le monde nous déteste, rigolent les deux scénaristes qui parlent d'une seule voix, l'un finissant souvent les plaisanteries lancées par l'autre. Les producteurs, parce qu'on se dispute tout le temps. Les patrons de la chaîne, parce qu'on est trop chers. Et les comédiens qui croient toujours mieux connaître leur personnage que nous».

Ah, les comédiens ! «Le pire qui puisse nous arriver, explique Anne, intarissable sur le sujet, c'est qu'un comédien porte en vacances; ou pire encore, se marie et fasse un enfant. Il faut alors, en catastrophe, justifier son absence du show, et parfois même tourner des petits bouts de scènes à glisser dans les épisodes déjà enregistrés pour préparer son prochain départ». Par contrat, A Martinez (le détective Cruz Castillo à l'écran), peut s'absenter six semaines par an pour tourner autre chose. En général, un téléfilm. La dernière fois, il a prévenu une semaine avant son départ. Il a fallu improviser. Et vite. Il arrive aussi que les producteurs décident de congédier un comédien trop mauvais. Ou trop gourmand. Nos deux scénaristes se font alors un malin plaisir de faire disparaître son personnage. Comme dans Tootsie, le film de Sydney Pollock avec Dustin Hoffman déguisé en femme pour trouver un rôle ? «Exactement, répondent-ils en choeur. C'était une parodie à peine déguisée du fameux Hôpital Central. Nous avons très bien connu. D'ailleurs, la comédienne que vous avez vue tout à l'heure discuter dans ce bureau entre deux prises, la malheureuse ne sait pas que dans trois semaines, pfuit. On vient juste d'écrire la scène».

A Santa Barbara, il y a en permanence vingt-cinq acteurs sous contrat. Mais les scénaristes n'ont droit qu'à onze personnages par jour, plus quelques figurants pour une vingtaine de scènes dans huit décors maximum. Quatre nouveaux et quatre de la veille, les équipes techniques travaillant toute la nuit. «Nous aimerions avoir vingt-cinq personnages et plus de décors, mais c'est trop cher. Il faut faire avec». Seuls moments fastes : les quatre vagues de sondages d'écoute, en février, mai, juillet et novembre. Un bon indice n'ayant pas de prix, les producteurs autorisent alors le fin du fin : un tournage en extérieur ! Cet été, les principaux personnages se sont donc mariés, Cruz a enfin épousé Eden, à Carmel, autre station balnéaire, un peu plus au nord, dont Clint Eastwood était le maire. Kelly Capwell a passé la bague au doigt de Jeffrey Conrad. Et Gina DeMott a convolé en justes noces avec Keith Timmons.

Pour ceux qui n'ont pas suivi, la production distribue l'arbre généalogique de Santa Barbara, version 1988. Un outil indispensable, vu l'amplitude du "turn over" de ce show pas tout à fait comme les autres. De la distribution originale de Santa Barbara, il y a quatre ans, il ne reste aujourd'hui que quatre comédiens. Les autres ont disparu. Ou ils ont été remplacés. Vétéran du petit écran américain, Jed Allan est ainsi le cinquième acteur à jouer le rôle de C.C. Capwell, patriarche de la tribu. C'est le mari de Sophia, l'ex de Pamela, le père de Mason, Eden, Kelly, Ted et la regrettée Elena; ainsi que le père adoptif de Brandon et le grand-père de Samantha. Il préside par ailleurs l'entreprise Capwell. Prévenu de ces changements successifs, le public américain suit de bon coeur. Le nouveau comédien se présente et prend la suite du rôle, tout simplement. «En fait, nous sommes une grande compagnie de répertoire», explique Anne, soudain plus grave. Mais les téléspectateurs n'hésitent pas à manifester leur mécontentement si la conduite d'un personnage leur déplaît. «Nous recevons deux ou trois lettres de menaces de mort par an, avouent les scénaristes en retrouvant le sourire. Et de nombreuses protestations. Les réactions négatives, c'est très bon pour le show». Sur Hôpital Central, un acteur congédié avait payé une vingtaine de supporters pour aller manifester devant les portes du studio en réclamant le retour de son personnage. A Santa Barbara, le mariage de Cruz et Eden s'est fait longtemps attendre. Le courrier témoigne de l'impatience de plus en plus nerveuse des "fans".

Les gros mots sont interdits, sauf en cas d'extrême nécessité. Un personnage peut jurer en se cognant le doigt avec un marteau; pas en voyant passer une fille. Idem pour la nudité de face, ce qui explique la sempiternelle serviette glissant le long des reins, dans un fondu artistique. Pas de violence, non plus. On ne doit jamais pointer un revolver sur la tête d'un comédien; mais toujours sur la poitrine, ça fait moins mal. Pour le reste, nos deux scénaristes font preuve d'une imagination débordante. Malgré quelques angoisses passagères devant la page blanche ou l'écran vide. «On se demande parfois ce qui va bien pouvoir arriver, on pense sans arrêt à tel ou tel personnage. Et on se parle tout le temps». Ils dévorent la presse, les romans, les nouveaux films. Et bénéficient des recherches de trois assistants de production, surtout pour les détails techniques. «J'écris la scène du viol, il fait l'autopsie. Nous avons fait faire des recherches à la police et auprès des médecins légistes pour connaître les termes précis utilisés par les personnages».

A condition de rester à Santa Barbara, plus ou moins autour de la famille Capwell, il peut se passer n'importe quoi. Anne et Charles ne se cachent pas d'écrire parfois des épisodes «à la manière de». Par exemple, pour Noël, un La Vie est Belle, façon Capra. A la fois hommage, imitation et parodie. Ou un Miracle sur la 34e  Rue. Il y a eu une Liaison Fatale; des gangs comme dans Colors... Avec six semaines de décalage entre l'écriture et la diffusion, Santa Barbara ressemble alors, mine de rien, à un magazine de société, commentant à sa manière les faits de l'époque. Anne aimerait aborder le problème des enfants de la guerre, de père américain et de mère vietnamienne. Le sujet lui fient à coeur. Pourquoi pas ? Elle a un contrat jusqu'en 1990. «C'est déprimant, je fais tous les jours une croix sur le mur !» Les deux scénaristes gagnent chacun entre 200 000 et un million de dollars par an (pas moyen d'en savoir plus). Sans compter les royalties sur les ventes à l'étranger, à l'origine de la grève qu'ils ont intégralement suivie. Ils connaissent aussi leurs limites. Et sauront, le moment venu, passer à autre chose. Sur ABC, Hôpital Central dure depuis des années. A raison d'une heure par jour, de 14h à 15h, du lundi au vendredi...

 

A lire : Charles Pratt Jr.