Le soap opera

 Par Christophe Petit, Les Séries Télévisées Américaines, 1994

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Le feuilleton télévisé doit une grande partie de ses principes (aussi bien dans la forme que dans le fond) à son ancêtre, le feuilleton radiophonique ou soap-opera, ainsi dénommé car il était la plupart du temps sponsorisé (et par là, il faut entendre produit) par des marques de lessive comme Procter et Gamble, par ailleurs toujours propriétaires de certains des soaps diffusés encore actuellement à la télévision américaine.

Les précurseurs du soap sont Frank et Anne Hummert, qui démarrèrent leur carrière en tant que publicistes à la Blackett-Sample-Hummert Advertising Agency à Chicago, pour ensuite créer leur propre agence, Air Features. Les productions radiophoniques Hummert se caractérisaient par leur propension à traduire, dans les scénarios, les supposés rêves de leurs auditrices. L'exemple typique est celui de la secrétaire qui épouse son patron. Pour toutes les séries qu'ils conçurent, ils traçaient les grandes lignes de l'histoire en mettant en place les personnages, en écrivaient les deux premiers épisodes et déléguaient ensuite leur plume à des dialoguistes. De nos jours, le système n'est pas très différent. Les Hummert seraient crédités au générique sous les fonctions de créateurs et de superviseurs des scénarios et les dialoguistes sous celui de producteurs associés.

Irna Philipps pensait, quant à elle, que les soaps se devaient d'être beaucoup plus réalistes que ceux produits par les Hummert. C'est elle qui augmentera la durée des épisodes de quinze à trente minutes et qui inventera des ressorts dramatiques toujours utilisés de nos jours comme les très répandues crises d'amnésie ! Un troisième auteur, Elaine Sterne Carrington, introduisit de nouvelles composantes comme l'humour, l'argot et entreprit de rajeunir la moyenne d'âge des personnages.

A la télévision : les années 40

Il n'est pas tout à fait évident que War Bride, un soap en 13 épisodes dans lequel un G.I. rentre de la guerre au bras d'une nouvelle fiancée, au grand dam de sa mère, soit le tout premier de la télé. Il fut diffusé pendant l'été 1946 sur la chaîne WRGB, la chaîne expérimentale de General Electric à Shenectady. D'autres soaps peuvent avoir été diffusés sur des chaînes locales et leur trace peut avoir été perdue. Quoi qu'il en soit, on en sait un peu plus sur Faraway Hill, qui fut diffusé par DuM (qui n'émettait encore que sur New York et Washington) entre octobre et décembre 1946, tous les jours, de 21h à 21h30. Dans le premier épisode, dès qu'un personnage apparaissait, son nom et la nature de ses rapports avec les autres étaient incrustés à l'écran. Chaque épisode démarrait avec un résumé du précédent, illustré par des photos (pas d'images, puisque le feuilleton était joué en direct), récité par l'héroïne principale. Le tout était tourné pour moins de 300 dollars par semaine.

Les années 50

La décennie 50 offre aux téléspectateurs Love of Life et C'est Déjà Demain (Search for Tomorrow), créé par Roy Winsor, qui commence précisément le 03 septembre 1951 sur CBS (le feuilleton sera aussi diffusé sur NBC). Il s'est terminé en 1986 ! Il est le seul daytime soap (soap programmé entre 11h et 17h) du moment à l'antenne. En 1955, ils sont déjà 17. Chacun ne dure en général que quinze minutes et est diffusé en direct. Le 30 juin 1952, un deuxième soap fait son apparition. Il s'agit de Les Vertiges de la Passion / Haine et Passions (Guiding Light), créé pour la radio en 1935 par la grande prêtresse du soap-radio, Irna Philipps. Puis il faut attendre 1954 pour voir The Secret Storm, encore une production Roy Winsor, et 1956 pour The Edge of Night et As the World Turns, tous trois sur CBS.

Les années 60

C'est au cours de la saison 1963-1964 que la plupart des daytime soaps passent de quinze à trente minutes et que huit nouveaux feuilletons voient le jour (dont The Doctors et Another World). Le 1er avril 1963, Frank et Doris Hurley lancent sur ABC, General Hospital, diffusé en France sous le titre Alliances & Trahisons / Hôpital Central. Tout y est : l'infirmière qui tombe amoureuse du beau docteur, la patiente, sur son lit de douleurs, qui retrouve son mari qui l'avait quittée, le vieux chirurgien, victime d'une maladie qui le condamne à ne plus opérer, mais qui retrouvera miraculeusement l'usage de ses mains, le détestable ambulancier qui vend de la drogue dans les sous-sols de l'hôpital... Ca marche toujours ! Les années 60 voient aussi naître Des Jours et des Vies (Days of our Lives) en 1965 et On ne Vit qu'une Fois (One Life to Live) en 1968.

Le 15 septembre 1964, ABC lance Peyton Place, un feuilleton que l'on peut considérer comme le précurseur de Dallas, dans la mesure où il est diffusé en prime-time, en moyenne trois fois par semaine. Il durera 514 épisodes, jusqu'au 02 juin 1969. Peyton Place, tiré du roman de Grace Metalious, mettait en scène le même type de personnages que les autres feuilletons, mais il est intéressant de signaler que de nombreux acteurs célèbres, ou qui devaient le devenir, y firent des apparitions, parfois très remarquées : Mia Farrow, Ryan O'Neal, Leslie Nielsen ou encore Gena Rowlands. Alors que Mia Farrow quitta le feuilleton au bout de deux saisons, Ryan O'Neal, lui, incarna Rodney Harrington jusqu'à la fin. Face au succès, le feuilleton fut ressuscité de 1972 à 1974 sous la forme d'un daytime soap.

Mais le feuilleton le plus bizarroïde de la décennie démarre le 27 juin 1966 sur ABC. Il s'agit de Dark Shadows (littéralement "L'ombre des ténèbres"), né de l'imagination ou plutôt d'un rêve de Dan Curtis, qui proposa son idée à ABC. La chaîne, toujours à l'affût de nouveautés, s'enthousiasma pour le projet, pour le moins déconcertant : mélanger à un soap banal des histoires de fantômes et de revenants. Pas trop, tout de même, pour ne pas effrayer le public de l'après-midi qui, de toutes façons ne semblait guère goûter ce genre de plaisanterie. Les aventures romantico-surnaturelles d'Elizabeth Collins, Roger Collins ou Victoria Winter n'attirèrent que peu de téléspectateurs. Dan Curtis décida alors de tenter le tout pour le tout et d'introduire un nouveau personnage. C'est ainsi qu'une nuit, dans la crypte de Collinwood, le manoir des Collins, un tombeau s'entrouvre et laisse sortir Barnabas Collins le vampire ! D'abord prévu pour n'apparaître que dans une quinzaine d'épisodes, Barnabas Collins devait finalement ne quitter le feuilleton qu'en 1971, à sa mort - celle du feuilleton, pas celle de Barnabas, car, comme il se plaisait à le répéter : "Vous ne pouvez pas me tuer, je suis déjà mort !" L'interprète de Barnabas, Jonathan Frid, acquit en quelques semaines une renommée inattendue et l'audience fit un bond spectaculaire, notamment auprès des adolescents (une première dans l'histoire du soap). Pour corser l'affaire, les scénaristes décidèrent d'instaurer de nombreux flashbacks, ce qui leur permit de faire jouer aux mêmes comédiens, les rôles des ancêtres de leur personnage, tous plus ou moins sorciers ou vampires. L'histoire raconta même comment la maléfique Angelique transforma Barnabas en vampire pour le punir de ne pas avoir accepté son amour. Car, pendant ce temps, en effet, les ficelles du soap continuent à être abondamment utilisées. Ainsi, un puissant sorcier, à cause de son amour pour la douce Maggie Evans, échouera-t-il dans sa tentative de lever une armée pour Satan, et un monstre venu d'une autre dimension détruira la porte reliant notre monde au sien afin de vivre le parfait amour avec une mortelle ! Bref, un véritable délire et le soap qui échappe le plus au genre. Dark Shadows est indubitablement un mystère. Et comme le disait, au moins une fois par semaine, chacun des personnages : "Il doit pourtant bien y avoir une explication !"...

Les années 70

Alors que le début des années 70 semble sonner le glas des feuilletons quotidiens, notamment avec la disparition d'un des plus anciens, The Secret Storm, les chaînes se reprennent très vite et donnent un véritable coup de balai régénérateur. Certains soaps changent de nom (Lovers and Friends devient For Richer, for Poorer) et d'autres engendrent des spin-offs (Somerset est tiré d'Another World). Trois célèbres soaps sont également créés : La Force du Destin (All my Children, considéré par les critiques comme le meilleur) en 1970, Ryan's Hope en 1975 et Les Feux de l'Amour (The Young and the Restless, créé le 26 mars 1973 par William J. Bell et Lee Phillip Bell).

Et surtout, en 1976, démarre le premier grand nighttime soap (soap du soir) : Mary Hartman, Mary Hartman. Sous un scénario qui cadrait parfaitement avec la formule du soap de l'après-midi, le feuilleton était une critique virulente de tous les autres soaps. Les situations étaient encore plus convenues qu'à l'accoutumée et les personnages du plus haut ridicule. Mary Hartman, Mary Hartman fut tout d'abord diffusé en syndication et, par la suite, fut repris sur CBS dans le cadre du CBS Late Movie, vers 23h30. La grande révolution a lieu avec Dallas, lancé en 1978, et qui sera le succès que l'on sait.

De ces années 70, on peut retenir plusieurs transformations inhérentes à la nature et à la perception des soaps. Tout d'abord, la plupart d'entre eux passent d'une durée de 30 mn à 45 puis 60 mn. Another World expérimentera même le 90 mn. Mais c'est surtout dans la composition du public que les changements les plus significatifs sont enregistrés. Le public, jusqu'ici exclusivement féminin, se compose désormais de 21% d'hommes, d'un nombre croissant de diplômés, rajeunit et puise dans toutes les couches sociales. Des groupes se réunissent dans les universités, dans les dortoirs des écoles ou dans les bars, pour visionner des épisodes. Désormais, les femmes actives, habituées à suivre leur feuilleton quotidien lorsqu'elles étaient étudiantes, l'enregistrent pour le voir en rentrant chez elles. Le comportement face au soap est, comme on le voit, totalement modifié.

Les années 80

Quelques soaps, encore une fois victimes du remaniement des grilles de programmes, sont supprimés, tandis que d'autres sont lancés. Texas démarre le 04 août 1980 sur NBC, suivi le 26 mars 1982 par Capitol sur CBS. ABC lance son premier soap en huit ans, Loving (Amoureusement Vôtre), le 26 juin 1983. NBC attendra que les Jeux Olympiques battent leur plein pour entreprendre la diffusion, le 30 juillet 1984, de Santa Barbara (arrêté le 15 janvier 1993). Puis est diffusé en syndication La Ligne de Chance, durant une année, de septembre 1984 à septembre 1985. CBS crée un spin-off des Feux de l'Amour le 23 mars 1987, il s'agit de Top Models / Amour, Gloire et Beauté (The Bold and the Beautiful) dont l'action se déroule dans le milieu de la mode. En mars 1989, NBC propose Générations (Generations), qui s'arrêtra en janvier 1991.

Cette fois, les histoires remplacent peu à peu les personnages âgés, relégués au second plan, par un soupçon de fantaisie. Des journalistes se mettent à écrire des articles entiers consacrés, non plus aux acteurs et à leurs passions amoureuses, mais au phénomène lui-même. Des universitaires s'intéressent de plus en plus au sujet et baptisent même leurs études sur les soaps du nom de "sudsology", un nouveau substantif formé à partir du mot suds signifiant mousse de savon ou eau de lessive !

La bonne santé du daytime soap n'empêche pas le nighttime soap de bien se porter. Ainsi, pour répondre à CBS et au succès grandissant de Dallas et de Côte Ouest (Knots Landing), le spin-off qui en a été tiré en 1979, la chaîne ABC lance, en 1981, Dynastie (Dynasty). Le soap a définitivement acquis ses lettres de noblesse. Le nighttime lui confère un statut enviable, qui ne durera cependant pas très longtemps et se focalisera essentiellement sur les années 1980. Flamingo Road (1981-1982), Falcon Crest (1981-1990), Dynastie (1981-1989), Dallas (1978-1991) et Côte Ouest (1979-1993) n'auront servi qu'à renouveler un genre, pourtant loin d'être moribond.

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Les années 90 et 2000

La décennie 90 marque la naissance du soap pour ados, qui très vite dévie vers un soap plus adulte, suivi par toutes les couches d'âge et de catégories socio-professionnelles, sans honte ni gêne. C'est d'abord Beverly Hills 90210 en 1990, puis Melrose Place en 1992, deux productions signées Aaron Spelling qui va lancer à la suite les unes des autres des dizaines de séries-feuilletons dont la durée ne dépassera jamais la saison : Model's inc., Couleur Pacifique (Malibu Shores), Savannah et autres Brentwood (Pacific Palisades). Depuis d'autres séries dont certaines parties de l'action s'étalent d'épisodes en épisodes ont vu le jour et se vont vu qualifier de soaps (mais peut-être un peu abusivement  pour certaines) : Twin Peaks, Urgences (E.R.), La Vie à Cinq (Party of Five), Dawson (Dawson's Creek)...

Mais revenons aux daytime-soaps : le 13 novembre 1995, ABC remplace Amoureusement Vôtre par un spin-off, The City. Mais le programme s'interrompt deux ans après. Pour lui succéder, ABC crée le 1er juin 1997 Port Charles, qui suit les aventures de trois personnages récurrents d'Hôpital Central. C'est enfin sur NBC qu'il faut aller chercher le renouveau du daytime, avec le 06 janvier 1997 la naissance de Sunset Beach (une production Aaron Spelling), et le 05 juillet 1999 celle de Passions qui remplace Another World, en perte de vitesse depuis quelques années. Mais ces créations récentes ont bien du mal à s'installer : Sunset Beach s'interrompt le 31 décembre 1999, Port Charles le 03 octobre 2003 et Passions (entre-temps passé de NBC à DIRECTV, une chaîne du câble) le 11 août 2008.

La crise financière et la baisse générale des audiences télévisuelles de la fin des années 2000 passant par là, CBS s'est séparé de Les Vertiges de la Passion / Haine et Passions le 18 septembre 2009, et a annulé As the World Turns le 17 septembre 2010. ABC lui a emboîté le pas en 2011 en annonçant la fin de La Force du Destin pour septembre 2011 et d'On ne Vit qu'une Fois pour janvier 2012.